Hier soir, à l’occasion de la publication du rapport du Club Sénat sur les nouveaux supports d’opinion, nous avons été invités à participer à une table ronde sur l’avenir de la presse, du livre et de l’audiovisuel à l’heure du numérique au Sénat. Autour de la table, il y avait entre autres Louis de Broissia (sénateur de la Côte d’Or), Christophe Barbier (directeur de la rédaction de l’Express), Alexandre Michelin (directeur des contenus d’MSN France) ou encore Bruno Patino (Président de LeMonde.fr).
Il faut reconnaître que les talents d’orateurs & d’organisation de la pensée des autres intervenants étaient indéniables, tous ou presque journalistes, et en particulier Christophe Barbier qui a une facilité à rendre passionnantes ses “démonstrations”. Je n’ai pour ma part pas vraiment l’habitude de participer à ce genre d’exercice : tandis qu’une interview classique permet d’expliquer sa pensée, un fonctionnement en table ronde laisse toujours la porte ouverte à un “contre” qui peut faire perdre le fil de l’argumentation. Et comme l’a fait remarqué Jérôme sur son blog, je ne m’en suis pas vraiment bien sorti, mais bon on fera mieux la prochaine fois ;)
Règles et organisations nationales, concurrence internationale
Lorsque je posais les bases de certaines de nos réflexions (car en tant que presse spécialisée sur le high tech, nous avons déjà vécu une bonne partie de la transition de la presse classique à la presse numérique), notamment sur la concurrences de médias ou d’entreprises étrangères (Yahoo Actu, MSN Actu, Google News, … mais aussi les médias étrangers, notamment francophones), j’ai pris une illustration récente pour la presse généraliste : en l’occurrence, mon argument était que lors des soirées présidentielles, les sites de presse belges et suisses ont littéralement explosés sous l’afflux des lecteurs français avant 20h, publication des résultats en avance oblige …
Cela n’a vraisemblablement pas plu à Bruno Patino, expliquant que LeMonde.fr a eu un grand succès d’audience ce soir là et que mon argument était donc faux. Sans vouloir entrer dans les chiffres (que je ne connaissais pas, et encore, je me demande si les sites de la TSR ou du Soir n’auraient pas fait un meilleurs scores s’ils n’avaient pas plié sous le nombre de connexions), le raisonnement (que je n’ai pas vraiment pu développer suite à son intervention) était que des règles/loi locales pouvaient potentiellement handicaper les médias français et si le législateur n’avait pas bloqué les sites français d’une publication à 18h des premiers sondages, cela n’aurait pas profité à la concurrence belge et suisse … de quoi faire avancer le débat plutôt que de se battre sur quelques chiffres d’audience, d’autant que cela se passait au Sénat. Et la problématique est la même avec les droits de citation, les droits d’auteurs, les droits de reproductions, … pour être présent demain dans la compétition des librairies numériques.
J’aurai aussi pu citer les conflits entre agrégateurs internationaux (type Google News ou les initiatives françaises comme Wikio), qui apportent un véritable service aux lecteurs et ont besoin des médias pour exister, et les médias qui ont parfois l’impression de perdre de l’audience en laissant s’échapper une partie du lectorat avec la mise à disposition d’une part arbitraire de leur contenu (ce matin par exemple, une fois que l’on sait que “Arcelor Mittal annonce un excédent brut d’exploitation de 4,3 milliards de dollars, au-dessus de sa fourchette de prévisions et conforme aux attentes des analystes” comme ce que l’on peut voir sur Google Actu - voir saisie d’écran plus bas - l’essentiel de l’information est déjà passée). Une collaboration, ou au moins une bonne entente, est donc nécessaire entre les deux. En Belgique, cela a dû passer par l’étape du tribunal. En France, plus malin, Christophe Barbier expliquait hier que L’Express a trouvé une parade en travaillant beaucoup sur les titres et les débuts d’articles pour “donner envie” de se rendre sur le site du journal.
“Petit” Player
L’autre point d’achoppement a été sur la taille de nos structures, expliquant qu’un pure player aux épaules moins larges au niveau de ses effectifs (chez Cyréalis, l’éditeur de Clubic, par exemple, nous sommes une trentaine de personnes pour l’ensemble de nos sites) est à mon sens plus réactif et avec moins de risques de problématiques internes (droits d’auteur, de reproduction, …) par rapport à l’avenir qu’un mastodonte comme le groupe Le Monde même si l’équipe du Monde Interactif (LeMonde.fr) ne représente « qu’une soixantaine de personnes » (qu’il qualifie gentiment de « gamins » puisque d’une moyenne d’âge de 28 ans si j’ai bien suivi …). Attention, ne me faîtes pas dire ce que je n’ai pas dit, je suis tout à fait d’accord que LeMonde.fr est une belle réussite aujourd’hui mais comme le faisait remarquer Jérôme lors des questions du public : est-ce qu’ils seraient à cette place s’ils ne s’appelleraient pas « Le Monde » et avaient bénéficié du “soutien” du reste du groupe ? Et indirectement, le groupe aurait-il les moyens d’investir sur Internet s’il ne bénéficiait pas d’aides significatives de l’état (comme tout groupe de presse traditionnel, mais au contraire des groupes de presse pure player) ? La question derrière tout cela (partagée par tous les participants au débat), est-ce que les centaines de journalistes qui composent les rédactions de nos grands quotidiens nationaux parviendront à s’inscrire dans un équilibre économique demain ?
Label ? Crédibilité ?
Ce qui m’a le plus dérangé dans le débat était le concept de « label » : label qui serait donné (par qui ?) aux sites où officient les « bons journalistes » versus les sites où officieraient de « pseudo journalistes sur internet » (sans même parler des « bloggeurs »). L’idée étant de rassurer les lecteurs … et les journalistes. Cela s’apparente en effet plus à une mesure de protection d’une corporation qui a vraisemblablement du mal à appréhender les nouveaux participants à l’information. Il est vrai qu’auparavant, le sésame « carte de presse » les distinguait auprès de leurs interlocuteurs. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas (plusieurs journalistes dans nos rédactions l’ont par exemple). Ils se plaignent aussi qu’ils ne sont plus seuls lors des conférences de presse d’hommes politique, et que des bloggeurs et des journalistes « Internet » sont là et sont bien reçus. Pourtant c’est cette richesse nouvelle qui fondera probablement l’information de demain, atomisée mais très diverse avec des expertises dans chaque domaine (par exemple, sur Neteco nous traitons de politique mais à travers une vision orientée « numérique : droits, enjeux, perspective », sujet qui intéresse nos lecteurs mais qui n’a pas eu un traitement très large dans la presse « traditionnelle »).
Cela étant dit, Christophe Barbier pense que les médias internet organisés ou individuels permettront à des “citoyens de devenir journalistes” : de se faire repérer et intégrer dans des groupes médias puissants … à moins qu’ils ne préfèrent rester en solo ou s’intégrer dans des groupes de presse plus à leur image.
Un des autres points par rapport à la crédibilité est la “citation” : nous sont très rarement cités nommément en source dans la presse même si nos informations sont reprises dans bon nombre d’articles (éventuellement précédé d’une introduction vague du type “Selon plusieurs sites internet …”). Au contraire, le tout nouveau Rue89, lancé par des anciens de Libération (et animé par une équipe de journalistes bénévoles dans la cuisine d’un des fondateurs en attendant mieux …), bénéficie d’une couverture médiatique anormalement élevée par rapport aux autres acteurs du web : ce qui est tout à fait normal et bien pour eux mais ce qui devrait aussi être le cas pour les autres acteurs du web. En discutant de ce point avec des participants dans la salle, on m’a expliqué que les médias internet n’étaient pas vraiment « crédibles ou connus » et que pour les journalistes de presse écrite, il était difficile de bâtir leur argumentation en se basant sur citation de nos publications. Rue89 au contraire, avec la simple caution “d’anciens de Libération”, pouvait y prétendre (avec peut être aussi un peu de copinage mais c’est de bonne guerre). En grossissant les traits : les idées sont bonnes mais pas ceux qui les écrivent …
Pourtant, pour en revenir à quelques chiffres, si on prend en compte un mois « normal » (sans événement type élection présidentielle) comme Février 2007 par exemple sur le panel Médiamétrie Nielsen, l’audience de LeMonde.fr était de 2,7 millions de lecteurs tandis que celle de Clubic (avec un « bassin d’audience » beaucoup moins large a priori étant donné la spécialisation high tech du support) était de 3,1 millions de lecteurs en France … C’est évidemment une grande chance pour nous car vous (lecteurs) nous faites confiance alors que nous n’avons pas une « marque » historique comme LeMonde.fr. Plus généralement, la confiance dans les médias est plus importante sur Internet que sur les autres médias si on en croit la dernière étude La Croix / TNS Sofres : 60% de ceux qui se prononcent font confiance à la presse Internet (30% ont confiance contre 20% qui n’ont pas confiance et 50% qui ne se prononcent pas) ce qui en fait un média tout aussi crédible (voir d’avantage) que les médias traditionnels.
Enfin, il est bon de voir de plus en plus fréquemment des journalistes de la presse écrite “franchir” le pont et venir travailler dans les rédactions “web” en apportant une certaine expertise et vision différente du traitement de l’information : Bruno Patino expliquait que des rédacteurs du Monde “papier” demandent à également participer sur le Web, Christophe Barbier publie lui-même des petits éditos tous les jours (courts sur le web, en comparaison aux longs qu’il publie toutes les semaines dans l’Express) et même de notre expérience, à chaque recrutement dans nos rédacs, nous le voyons en recevant en entretien bon nombre de candidats venant de le presse traditionnelle qui veulent participer aux supports numériques.
Et les livres ? Et l’audiovisuel ?
Plus la soirée avançait, plus le débat a glissé vers le “journalisme politique” (comment ont été traitées les élections, comment elles le seront dans 5 ans, …), période oblige, laissant de côté et avec regret pour ma part, l’avenir des livres et des médias audiovisuels, tous deux également au “programme” de cette table ronde (cela aurait pu être bien différent si Nicolas de Tavernost d’M6, prévu initialement parmi les intervenants, avait pu être là ). Nous avons tout de même pu découvrir les premiers modèles d’Ebook commercialisés en France (comme le iRex) mais très peu de discussion autour des projets : par exemple, il est dommage de ne pas avoir eu le point de vue des Echos qui ont lancé en Avril leur quotidien en version Ebook.
Quant à la vidéo (sans parler de télévision), chacun est parti sur l’optique de développer d’avantage la vidéo sur ses supports … mais l’avis d’un professionnel de l’audiovisuel, qui dispose d’une capacité de production sans commune mesure avec les acteurs du web, aurait été bienvenue.
Et dans 5 ans ?
Pour terminer, une question très pertinente dans la salle portait à savoir si Le Monde allait simplement « laisser mourir » la version papier tandis que le web montait en puissance (si j’ai bien suivi, aujourd’hui, le web parvient à éponger aujourd’hui les pertes du papier, ce qui est une belle prouesse). Bruno Patino ne m’a pas semblé très à l’aise avec cette question, indice que la révolution n’est pas encore vraiment passée. Outre atlantique, à la même question, Arthur Sulzberger, qui possède, dirige et publie le New York Times et qui a très bien réussi sa transition vers le numérique, répondait récemment : « I really don’t know whether we’ll be printing the Times in five years, and you know what? I don’t care either ». Du panache qu’on aurait bien aimé entendre de la part de médias français !
Et vous qu’en pensez-vous ?
Comment imaginez-vous l’avenir des médias ? Presse, TV, radio, livres : comment vous imaginez-vous les consommer, consulter, trouver voir y participer ou les créer dans quelques années ?
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